B- Posture épistémologique

« Les intellectuels ne savent rien » dira Karl Popper à 83 ans dans sa conférence de Zurich La recherche de la paix (Toute vie est résolution de problème). Plus qu’une provocation, c’est un symbole de la relativité du savoir, et de la stérilité des conflits de doctrines.

Pour commencer, tout ce qui a été dit avant ………. est t’il valable ici ?

Avant de démarrer cette partie d’épistémologie en sciences de gestion, commençons tout d’abord par faire quelques rappels et constats à la lumière des précédents développements sur la philosophie des sciences.Les critères de scientificité de Popper posent problème dans les sciences humaines, où ils sont difficiles voire impossibles à appliquer. En effet :

  • l’expérimentation contrôlée y est la plupart du temps impossible, notamment dans les sciences sociales ; mais c’est le cas aussi en astronomie, paradigme de la science.
  • la comparaison de situations observées n’est pas probante car il est impossible d’être sûr que toutes les conditions sont les mêmes ; mais il faut procéder à des « analyses situationnelles », lesquelles intègrent des généralités de tout ordre.
  • il est difficile de séparer les effets des différentes causes qui interviennent dans les situations observées. Mais ce problème est tout à fait général.

Il en résulte que le critère de réfutabilité n’est opératoire que dans les sciences expérimentales ou d’observation, comme l’astronomie ou l’histoire (observation critique des documents de tous ordres). Cette position est celle du dualisme méthodologique, selon lequel les méthodes applicables aux sciences de la nature d’une part, et celles applicables aux sciences humaines d’autre part, sont différentes. Elle est l’un des fondements de l’École autrichienne d’économie. Popper quant à lui soutient à la fois l’unité méthodologique de toutes les sciences, et la spécificité des sciences humaines, ou un « principe de rationalité » est souvent à l’œuvre. Popper a donc défendu l’unicité du modèle scientifique. Dans une controverse fameuse avec Theodor Adorno, il défend même l’idée que la sociologie comme science sociale, peut se soumettre à la falsifiabilité.

Certains comme Imre Lakatos, n’a pas hésité à qualifier certaines de ces sciences de « Pollution intellectuelle », et parlé d’échec retentissant de ce disciplines à imiter les succès scientifiques de la physique. On dira donc qu’il y’a réellement crise au sens de Thomas Kuhn qui précédé qui sait la grande révolution scientifique de ces domaines ! Je ne souhaite pas ici exposer mon avis personnel sur la question, mais il reste tout de même assez visible de dire que il y’a beaucoup de « potentiel de fécondité  » au sens de Chalmers ou de « nichoirs dans le jardin » au sens de Popper !   (La vidéo suivante aborde en partie ce sentiment de besoin de renouveau insistant dans les sciences de gestion au sein de la communauté de recherche Française)

Nous allons nous baser sur des extraits réalisés dans le cadre d’une thèse doctorale à l’université Lyon 3. « Dans les sciences de gestion, trois paradigmes épistémologiques dominent la production de connaissances : le paradigme positiviste, le paradigme interprétativiste et le paradigme constructiviste.

Cercle de vienne et l’âge d’or positiviste

Avant les années cinquante, le paradigme positiviste de Comte qui est fondé sur l’objectivité de la réalité inscrit la recherche dans la méthode scientifique. L’objet de la recherche dans ce paradigme est basé sur l’interrogation des faits qui amènent à découvrir leur structure sous-jacente (Thiétart R.-A., 2003). Dans cette perspective, de la correspondance entre les faits et la réalité dépend l’acceptation ou le rejet des théories que sont produites. Quelques années plus tard, de nouvelles conceptions sont apparues, si elles sont inscrites dans le paradigme positiviste, elles portent sur le modèle hypothético-déductif. Ainsi Popper affirmait en 1972 qu’une théorie ne peut pas être confirmée sinon seulement corroborée (ou momentanément acceptée). Le principal effet de cette nouvelle conception se répercute sur les hypothèses, lesquelles se formulent de manière à être falsifiables en interdisant l’élaboration d’hypothèses ad hoc, à la seule exception que les hypothèses augmentent le degré de falsifiabilité du système. En réalité cette évolution épistémologique a permis l’apparition progressive d’autres paradigmes comme l’interprétativiste et le constructiviste, capables d’accepter des réalités multiples. Les perspectives épistémologiques de ces paradigmes se différencient notamment en fonction de deux critères : la vision de la réalité et la relation que le chercheur maintient envers elle. Pour mieux différentier les paradigmes en fonction des réponses qu’ils apportent aux interrogations épistémologiques, mais surtout pour mieux expliciter leur influence sur notre travail de recherche, nous avons repris l’analyse comparative de Thiétart (2003). »

Tableau 5‑1 – Positions épistémologiques des paradigmes positiviste, interprétativiste et constructiviste.Source: Thiétart R.-A., 2003, p. 14.
Pour Landry (1995), l’objet de recherche dans le positivisme s’élabore à partir de l’identification d’insuffisances ou d’incohérences dans les théories rendant compte de la réalité ou entre les théories et les faits (Thiétart R.-A., 2003). Ainsi, l’objet de recherche se construit d’une manière intentionnelle et téléologique (orientée vers un but), fondé sur une interrogation objective des faits.
Contrairement à ce paradigme, dans l’interprétativisme et le constructivisme, l’objet de recherche ne trouve sa forme définitive qu’à la fin de la recherche. La définition de l’objet de recherche dans le paradigme interprétativiste implique l’immersion du chercheur dans le phénomène étudié. L’objet émane de l’intérêt du chercheur pour un phénomène, la définition de l’objet implique une observation plus ou moins participante, ce qui fait que l’objet se précise simultanément à sa compréhension, se développe par son empathie et par son adaptation constante au terrain (Thiétart R.-A., 2003). Autrement dit, la compréhension du système qui permet d’assigner un sens aux comportements (Schwandt T., 1994) se construit chez le chercheur étape par étape, au moment où le chercheur aura développé une interprétation du phénomène étudié, il pourra définir les termes de son objet. La forme définitive de l’objet de recherche est simultanée à l’aboutissement de la recherche.
La connaissance objective ? subjective ?
La connaissance produite à travers un paradigme positiviste est objective et acontextuelle dans la mesure où elle correspond à la mise à jour des lois, d’une réalité immuable, extérieure à l’individu et indépendante du contexte d’interactions des acteurs (Thiétart R.-A., 2003). Du fait que la réalité est régie par des lois universelles, le chercheur va essayer de découvrir les raisons simples par lesquelles les faits observés sont reliés aux causes qui les expliquent (Kerlinger F., 1973). Inversement, dans les paradigmes interprétativiste et constructiviste, la réalité est essentiellement mentale et perçue, elle reste méconnaissable objectivement car on n’a pas la possibilité de l’atteindre directement (Thiétart R.-A., 2003), tandis que dans le constructivisme radical, elle n’existe pas, le chercheur doit donc l’inventer
Objet et sujet quel relation ?
Dans le positivisme, la relation entre le sujet et l’objet de recherche est indépendante, la formulation d’hypothèses réalistes produit des connaissances que sont aussi objectives et acontextuelles. Les paradigmes interprétativiste et constructiviste acceptent l’idée que la réalité soient le produit de constructions mentales individuelles ou collectives et que de fait, ces réalités sont susceptibles d’évoluer dans le temps (Guba E., Lincoln Y., 1994). Le monde social est fait d’interprétations qui se construisent à travers les interactions entre les acteurs, dans des contextes toujours particuliers (Thiétart R.-A., 2003). Dans l’interprétativisme et le constructivisme existe une relation interdépendante entre le sujet et l’objet de recherche, de ce fait, la réalité est dépendante de l’observateur, les hypothèses qui s’y formulent sont relativistes et les connaissances produites sont subjectives et contextuelles. L’immersion du chercheur stimule sa compréhension de l’intérieur du phénomène, afin de pouvoir saisir les problématiques, les motivations et les représentations des acteurs.
La recherche de lois universelles versus construction de la réalité
Dans le paradigme positiviste, le chercheur s’intéresse à résoudre les insuffisances théoriques à travers la découverte des lois universelles contraignant les comportements des acteurs. Cette vision conduit à la recherche d’explications pour quelles causes et donc à la reconstitution de la chaîne cause-effet. Dans le paradigme interprétativiste, le chercheur s’intéresse à comprendre la manière donc les acteurs construisent le sens qu’ils donnent à leur réalité sociale. Cette vision permet de prendre en compte les intentions, les motivations, les attentes, les raisons et les croyances des acteurs (Pourtois J.-P., Desmet H., 1988). Ici, le chercheur privilégie la compréhension de pour quelles motivations des acteurs. Pour sa part, dans le paradigme constructiviste, le chercheur participe avec les acteurs à la construction de la réalité sociale, autrement dit « le réel est construit par l’acte de connaître plutôt que donné par la perception objective du monde » (Le Moigne J.-L., 1995, p. 71-72). Cette logique reconnaît que la connaissance est autant un processus qu’un résultat et elle se créa à partir de la propre expérience du chercheur. En conséquence, la forte interdépendance entre les observations et le chercheur, conduit ce dernier à expliciter pour quelles finalités.
La validation du savoir
En ce qui concerne la validité de la connaissance, elle dépend de l’application de critères précis et universels pour produire des connaissances scientifiques à travers le paradigme positiviste. Si les études sur l’organisation sont conçues comme un savoir instrumental, alors, le progrès de la connaissance repose principalement sur la confrontation de la théorie aux faits, risque que Thiétart (2003) désigne comme l’hyperempirisme. Dans cette perspective, la validité de la connaissance est déterminée par les principes de vérifiabilité, de confirmabilité et de réfutabilité. Par la vérifiabilité, la connaissance est soumise à une vérification empirique. Tandis que la confirmabilité met en cause l’universalité d’une vérité, car elle est impossible à être prouvée au cas par cas et accepte dont sa validation comme étant seulement probable. Finalement, la réfutabilité empêche l’affirmation qu’une théorie est vraie, mais elle permet celle qu’une théorie qui n’est pas vraie. Pour les recherches interprétativistes et constructivistes, la validité de la connaissance dépend du respect d’une logique formelle, c’est-à-dire, de la spécificité épistémologique et de la méthodologie qui est propre aux sciences sociales. Elle est conduite par une logique déductive considérée comme « le raisonnement qui conclut à partir de prémisses et d’hypothèses à la vérité d’une proposition ou à sa réfutation en usant de règles d’inférence » (Chalmers A., 1987, p. 27).
Pour conclure cette partie, 2 façons de voir le monde s’affrontent et se complètent aussi. Une vision d’un monde réel, structuré, ordonné avec des lois universelles, avec une vérité accessible et mesurable en toute objectivité. De l’autre côté, un monde ou tout est subjectif, dépendant de l’observateur et de sa relation avec l’objet de l’étude, et ou la vérité est inaccessible sauf par construction mentale individuelle. C’est un peu l’opposition entre le qualitatif et le quantitatif en somme dans l’approche.

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